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Les dessous d’une rencontre

Qu’est-ce qu’une « vraie » rencontre? Un psychiatre-psychanalyste, nous révèle les secrets de cet instant magique qui peut faire basculer une vie, pour le meilleur ou pour le pire.

Question : On croise tous les jours des dizaines de visages. Qu’est-ce qui fait qu’on a tout coup le sentiment de faire une « vraie » rencontre ?

P : Une vraie rencontre, c’est le choc entre deux inconscients, c’est le moment précis où l’on croise un être de chair qui correspond à une image mentale préexistante. À partir d’une combinaison de signes minimes – visage, voix, comportement -, on ressent immédiatement les bases d’un accord positif ou négatif. Une femme peut rencontrer un homme bien sous tous rapports, et il ne se passera rien, parce que la personne ne renvoie à aucune image ou désir inconscient. En revanche, cette femme pourra être irrésistiblement attirée par un homme qui a mauvaise réputation, dont elle sait qu’il a méchamment largué sa copine, parce qu’elle recherche inconsciemment la souffrance. Cet homme-là correspond à des schémas inconscients formés dans l’enfance.

Q : Faut-il être dans un état particulier pour rencontrer ?

P : Si l’on est comblé, si l’esprit est totalement fermé sur lui-même, on ne rencontre pas. La disponibilité correspond toujours à un moment de déséquilibre, de crise existentielle. Ça n’est pas un état de mal-être mais de vulnérabilité. La rencontre arrive à un moment où on est prêt à accepter le changement. C’est un peu un processus révolutionnaire. La vie ne bougeait pas, et tout à coup, elle se transforme. Il faut aussi être prêt à l’exaltation, à la création d’une nouvelle vie.

Q : Peut-on se mettre volontairement en état de rencontrer ?

P : Non. Il existe tout un marché d’ouvrages de psychologie pratique proposant des recettes pour se rencontrer. Mais ces recettes ne jouent que sur des comportements superficiels. On ne peut pas volontairement créer une vraie disponibilité.

Q : II y a des gens qui passent leur temps à tomber amoureux…

P : Ces gens-là ne dépassent pas le stade de l’illusion. Quand ils rencontrent quelqu’un, ils projettent sur lui une image idéale, formée à partir des premiers objets d’amour, à savoir les parents et les adultes qui ont accompagné la prime enfance. Lorsque l’illusion se dissout, qu’il s’agit de se confronter à la réalité de l’autre dans sa différence, alors il n’y a plus personne.

Q : La réalité est-elle forcément décevante par rapport à ces images inconscientes ?

P : Oui, mais ça n’est pas triste. La vie amoureuse ne serait pas possible s’il n’y avait pas cette nécessité de s’adapter constamment à la réalité de l’autre. Une relation entièrement comblante produirait un gavage perpétuel absolument insupportable.

Q : Des images parentales trop puissantes peuvent-elles rendre les rencontres impossibles ?

P : Bien sûr. Certaines femmes ont un attachement inconscient énorme à un père qui était odieux. Chaque fois qu’elles rencontrent un homme, elles projettent sur lui l’image haïe du père. L’homme réel n’a absolument pas la place d’exister. Les attachements de haine peuvent être encore plus puissants que les attachements d’amour.

Q : Est-ce que le fait de se plaindre constamment d’être seule n’est pas aussi l’expression d’une peur de rencontrer ?

P : Oui. On peut regretter consciemment d’être seule et fuir devant la rencontre, multiplier les actes manqués, les rendez-vous impossibles. On peut prétendre vouloir rencontrer et faire fuir l’autre par des signes imperceptibles: une démarche contractée, un manque d’allant dans l’expression. Ça n’est pas une question de timidité. C’est plutôt une manière d’être seule tout en n’étant pas disponible, parce que l’inconscient est totalement obturé par l’attachement aux parents, la culpabilité ou la peur de la sexualité.

Q : Donc, on ne peut pas rencontrer si l’on ne s’est pas détaché des images parentales.

P : On peut, mais ça ne marchera pas. L’homme qui ne s’est pas détaché d’une mère toute-puissante reproduira une révolte de petit garçon face aux femmes. La femme fixée à son père aura tendance à trouver tous les hommes décevants. La femme qui projette l’image de sa mère sur un homme n’aura aucun intérêt érotique pour lui.

Q : Si l’on n’a pas coupé le cordon on risque de répéter constamment les mêmes échecs

P : Oui. On reproduit activement ce qu’on a vécu passivement pendant son enfance. Une femme délaissée par son père aura tendance à ne tomber que sur des hommes qui vont l’abandonner. Certaines femmes rencontrent systématiquement des hommes qui les maltraitent. Elles disent: « Plus jamais ça. » Elles font la connaissance d’un nouvel homme qui a l’air charmant et, au bout de quelques mois, elles se font à nouveau taper dessus.

Q : Comment faire pour arrêter ces répétitions infernales ?

P : Il faut « élaborer », développer une pensée propre, découvrir d’autres points de vue, lire des romans, voir des films, tout ce qui peut contribuer à former de nouvelles images, à rendre l’imaginaire plus riche et plus complexe. Si l’on est vraiment prisonnier de la répétition, une psychothérapie peut être nécessaire.

Q : Pour vous, qu’est-ce qu’une rencontre amoureuse réussie ?

P : Il faudrait être un artiste pour définir ça. Plus simplement, une rencontre réussie est celle qui combine le courant érotique et la tendresse, où l’homme est sorti du clivage « maman/putain », où la femme assume sa sexualité et ne l’utilise pas comme un cadeau pour récompenser l’homme de sa présence. La rencontre réussie, c’est celle où chaque partenaire ne désire pas contrôler l’autre, n’est pas soumis aux normes parentales ou sociales.

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