egoisme

« Je te quitte pour moi! »

Il n’y a pas si longtemps, on se quittait parce qu’on avait trouvé mieux ailleurs ou qu’on ne supportait plus les défauts de l’autre. Aujourd’hui, changement de programme, on part pour soigner ses défauts à soi. Le je remplace le nous, le tu n’a plus d’espace: c’est l’épanouissement personnel avant tout. Sommes-nous devenus trop égoïstes pour la vie à deux?

Exaspéré de voir sa copine s’éclater sans lui dans une foule d’activités, François, 28 ans, lui a demandé: «Dis donc, est-ce que c’est moi la priorité dans ta vie? Entre tes soupers de filles et tes séances de tae bo, tu passes à la maison comme un courant d’air!

– Non, a-t-elle répondu. Ma priorité, c’est moi!» Le couple s’est séparé il y a deux mois… « Nous avons développé notre ego à un point tel que nous pensons maintenant que notre bonheur personnel est séparé du bonheur de ceux qui nous entourent», dit le philosophe Peter Senge dans son livre La cinquième discipline (First).

Et les relations amoureuses ne sont pas les seules à être atteintes par le virus de l’individualisme. Nos rapports de voisinage sont confinés à de vagues formules de politesse. Même nos amis sont désormais placés dans des petites cases. On se voit tel jour, on dîne ensemble, et après s’être accordé deux heures d’attention (lorsqu’on n’a pas passé 30 minutes l’oreille vissée au portable), on remet ça deux semaines plus tard. Exit les mauvaises nouvelles et les côtés parfois gris d’une relation d’amitié, désormais on ne veut plus que du positif. Comme si nous étions recroquevillés sur nous-mêmes, n’agissant que selon nos propres satisfactions. Bref, c’est le règne de l’hédonisme à tout prix, et pas forcément pour le meilleur…

Je m’aime donc je suis?

Sommes-nous en train de devenir des infirmes des relations humaines? Marie-Christine Tardif, une graphiste de 36 ans qui a quitté son copain il y a deux ans sous prétexte qu’il entravait son développement personnel, a beaucoup réfléchi depuis sur la question. «Dans notre société, on est passé trop vite d’un extrême à l’autre. Il y a 40 ans, le bonheur se vivait en famille et en groupe, c’était un projet collectif. Aujourd’hui, la priorité absolue, c’est l’amour de soi. Cela étonne beaucoup les immigrants qui ont gardé de fortes valeurs familiales. La mère d’une amie mexicaine me disait récemment: « Il faut s’aimer soi-même, c’est sain. Mais lorsqu’on s’aime trop, il n’y a plus de place pour les autres. »»

Paul Sidoun, psychiatre à l’hôpital Louis-Hippolyte Lafontaine  s’est penché sur le problème en voyant affluer dans son cabinet des patients désorientés. Selon lui, il faut en partie chercher l’erreur… du côté des thérapeutes. «Beaucoup de mes clients me disent: « Je vais me séparer parce que j’ai besoin de m’épanouir. » En général, je les incite à la prudence. Bien sûr, il y a des relations très pénibles à vivre, où l’acharnement thérapeutique est hors de question. Il reste que, depuis plusieurs générations, les psys ont été d’une naïveté phénoménale en ce qui concerne la compréhension des conflits de couple. En disant: « Il (ou elle) est comme ça. Votre relation amoureuse est conflictuelle », ils ont peut-être oublié que l’amour est forcément conflictuel. Il frise toujours l’impossible. Toutes les relations humaines sont difficiles. On ne comprend jamais l’autre complètement et on projette sur lui un million de choses.»

D’ailleurs, la plupart des gens rompent afin de poursuivre un rêve chimérique. Ainsi David Lebel, un étudiant en design intérieur, a quitté sa blonde il y a deux ans pour entreprendre une carrière… de séducteur. « On avait 28 ans tous les deux, mais elle avait vécu plus que moi. Elle avait une fille de six ans, un ex qui revenait souvent dans le décor. À côté d’elle, je me sentais en état d’infériorité, très « gamin ». J’ai eu envie de vérifier que je pouvais vivre à fond la vie de célibataire et, au début, ç’a été grisant. Jusqu’à ce que je me rende compte que mon problème, c’était la peur de l’engagement. À ce moment, j’aurais bien aimé appuyer sur la touche rewind. Au lieu de ça, je me suis payé une dépression. »

Le bonheur sur mesure

Quand la relation de couple coince aux entournures, il y a deux choix, selon Paul Sidoun. «On peut fuir ce conflit et se réfugier dans une idée rose bonbon, philosophiquement pauvre, de soi-même et de ses besoins. Ou bien, on examine de près la valeur de ce conflit-là, sans oublier que l’amour comprend toujours une part d’irritation, sinon de haine. Cela permet de déterminer si ces irritants sont insurmontables ou non, si la personne qui nous préoccupe sera celle que nous allons aimer et haïr en même temps… et pour longtemps. Il est nécessaire de faire ce compromis si on veut devenir plus sage et mieux vieillir.»

Marie-Christine Tardif regrette amèrement d’avoir pris si vite la décision de « se privilégier ». « Je me faisais du bonheur une sorte d’image d’Épinal. On est toujours plus influencé qu’on le croit par les clichés d’Hollywood et des magazines féminins! Pour moi, c’était ici et maintenant, je voulais du prêt-à-porter, sans effort. De plus, je m’étonnais de ne pas nager dans un état de grâce permanent.

Avec le recul, je m’aperçois que j’étais naïve. Dans la vie, il y a tout au plus des moments de bonheur, pour lesquels il faut travailler fort. Je ne crois pas qu’il faille chercher le bonheur mais attendre qu’il vienne vers nous… à ses heures.»

daliLa solitude lui a aussi fait prendre conscience que l’épanouissement non partagé tourne vite en rond. Le charme des sorties à toute heure sans remords d’avoir laissé l’autre seul à la maison, de la maîtrise absolue de la zapette, de la lunette des w.-c. baissée en permanence s’émousse assez rapidement. «On réalise davantage de choses en groupe ou en couple que seul, ajoute Marie-Christine. La seule chose qui vaut la peine dans la vie, c’est l’aventure humaine. Confronter notre vérité à celle des autres. Bâtir des choses avec les autres.»

Elle pense aussi avoir manqué de confiance dans son aptitude à changer son copain de l’intérieur. «Il était beau, sympa, intelligent et possédait un super bon emploi, mais je n’arrivais pas à faire abstraction de son côté maniaque et angoissé. En refusant de lutter pour obtenir des petits changements qui, au bout du compte, auraient fait une grande différence, j’ai manqué de courage. Dans le fond, je connaissais mal mes limites. Je m’aperçois aujourd’hui que je l’aimais, mais il y avait peut-être une part de moi-même qui ne pouvait pas le supporter. Quand je le croise, je ressens une sorte de nostalgie. J’ai l’impression que, par égoïsme, je suis passée à côté de quelque chose.»

Libres, mais de quoi?

Paul Sidoun a observé qu’à la suite de ruptures amoureuses à répétition, beaucoup de gens craquent et se retrouvent aux urgences des hôpitaux. Environ 70 % à 80 % des consultations dans les services psychologiques sont dues à des échecs amoureux. «Pourtant, une période de solitude bien assumée peut être formidable. C’est l’occasion de développer à fond un talent, d’approfondir ses amitiés.» Mais cela exige de bien se connaître soi-même, de ne pas être aveuglé par de faux besoins véhiculés par la pub et les médias. Si ces conditions sont remplies, certains égoïsmes peuvent être sains.

Après avoir rompu avec l’homme qui partageait sa vie depuis huit ans, Nancy Boilard a pu entamer une carrière de chanteuse et préparer un album. «C’était impossible de concilier ma vie de couple et mes aspirations artistiques. Je faisais des tas de concessions. Mais ça finissait par ne plus fonctionner. Mon mec ne comprenait pas mon désir de m’installer à Montréal pour être en contact avec des gens du milieu. Le plus difficile là-dedans, c’était de rendre des comptes. Au tournant de la trentaine, j’ai décidé que c’était le moment ou jamais de plonger.»

Selon le sociologue Fernand Cloutier, privilégier sa carrière et refuser l’engagement n’est plus l’apanage des hommes. «J’ai côtoyé une catégorie de filles qui me semblaient assez égoïstes: elles venaient d’arriver sur le marché du travail et se libéraient de plusieurs années de privations en se repliant sur elles-mêmes. Un peu comme si cette indépendance financière toute neuve les poussait à se dire: « Maintenant, je ne vis que pour moi! » Et curieusement, cette désinvolture les rendait très attirantes sur le plan amoureux.»

De là à faire d’une crise d’égoïsme passagère, somme toute légitime, une règle de vie, il y a une marge. Le poids de la solitude, qui se fait lourdement sentir dans les grandes villes, prouve les limites de la solution «en solo». Et si le véritable égoïsme positif, c’était de reconnaître qu’on a besoin des autres?

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