Et la politesse, bordel!

Que ce soit sur les routes, dans les endroits publics, sur notre lieu de travail ou même à la maison, on a l’impression que les bonnes manières se perdent. Comment en sommes-nous arrivés là? Et la situation est-elle si désespérée?

 

Une amie souhaite me présenter son nouveau chum. À l’entendre, c’est l’être le plus affable qui soit. Quelqu’un dont on recherche la compagnie. Quinze minutes après les présentations, force m’est d’admettre qu’elle n’a pas exagéré. La conversation est charmante, enlevée. Le repas sur la terrasse terminé, les tourtereaux m’offrent de me reconduire en voiture. Au mâle le volant!

 

À peine a-t-il démarré qu’une métamorphose s’opère. De l’élégant soupirant émerge un Elvis Gratton déchaîné, adressant jurons et grossièretés aux chauffeurs de taxi, d’autobus, aux cyclistes, aux piétons, aux femmes au volant, aux propriétaires de fourgonnettes et, finalement, à presque tous ceux qui ont l’audace de coexister sur sa route. «Il est un peu nerveux au volant…» me déclare mon amie, piteuse.

 

Ellivs gratton
Elvis Gratton – vous le connaissez?

De nos jours, le manque de savoir-vivre se fait sentir dans tous les domaines, pas juste sur les routes. Il y aurait un livre à écrire sur le sujet, ne serait-ce que sur les comportements au cinéma, au théâtre et dans les commerces. Ou encore sur les rapports professionnels. Ah, ces employés zélés qui prennent toute la place pendant les réunions! Ces collègues hurlant de rire devant notre bureau sans tenir compte de notre travail! Ces éternels «pressés» qui abandonnent les cafetières vides et sales. Le sujet est vaste…

 

Le problème sévit même au sein des couples et des familles. Sous prétexte d’intimité, on s’autorise parfois des écarts de langage qui nous scandaliseraient au grand écran.

 

Bref, nous ne passerons pas à l’histoire comme les champions du savoir-vivre… Bien des représentants de la Me Generation ont, semble-t-il, balayé du revers de la main presque tout ce qui évoquait de près ou de loin les bonnes manières et le protocole. Alors, la politesse deviendra-t-elle bientôt chose du passé? Là-dessus, les spécialistes de l’étiquette affichent un optimisme prudent.

 

La faute à Érasme

«En ce qui a trait au savoir-vivre, les lacunes sont énormes et il me semble urgent d’y remédier», soutient Louise Masson. Auteure de Politesse, tu nous manques! (Publistar), Mme Masson a acquis ses connaissances au cours des 27 années où elle a vécu dans les milieux diplomatiques de France, d’Angleterre et de Scandinavie.

 

À ses yeux, la politesse est une grande incomprise. «Contrairement aux préjugés, les bonnes manières sont à l’opposé du snobisme. Manifester de la considération pour les autres et savoir mettre les gens à l’aise est tout un art, qui ne se limite pas à l’écoute. Les mots politesse, civilité et urbanité contiennent tous le mot ville au coeur de leur étymologie. Autrement dit, quand on « arrive en ville », on laisse la charrue au champ… On apprend à vivre en groupe et à tenir compte des autres. Et cela vaut pour tout le monde, toutes les classes sociales.»

 

La journaliste et romancière française Sophie Fontanel, qui a coécrit, avec Marie Perron, Le savoir-vivre efficace et moderne (Robert Laffont), abonde dans le même sens. «La politesse est essentiellement une entreprise de simplification. Si on attend la maîtresse de maison avant de prendre sa première bouchée, c’est d’abord pour que tout le monde finisse son repas en même temps. Et si on sert le vin dans le petit verre et l’eau dans le grand, c’est dans le but d’éviter que les convives s’enivrent. Or, cette forme de savoir-vivre formel – comme les comportements à table – a disparu, et c’est regrettable.»

 

Le début de ce laxisme date des années 1970. Les jeunes de cette époque, dont l’éducation intégrait pourtant des notions fondamentales de politesse, les aurait allègrement rejetées. «Tout a commencé avec les mouvements amorcés en mai 68. À ce moment, un peu partout en Occident, il était « interdit d’interdire »», rappelle Mme Masson. «Dans les années 1970, ce qui évoquait la politesse et le savoir-vivre était ringard, dit Sophie Fontanel. Se montrer bien élevé était vu comme un comportement bourgeois. Or, les bourgeois étaient des cons, et il ne fallait surtout pas leur ressembler…»

ouvrir la porte à une femme

L’anthropologue québécois Bernard Arcand, coauteur avec Serge Bouchard des délicieux Quinze lieux communs et De nouveaux lieux communs (Boréal), a un autre point de vue. «Depuis quatre ou cinq siècles, nous nous orientons vers une société des droits de la personne alors qu’autrefois, les droits de la communauté primaient; les individus se fondaient dans le groupe, s’y s’intégraient. Aujourd’hui, nous vivons de plus en plus dans l’isolement.

 

«Les travailleurs autonomes, de plus en plus nombreux, peuvent travailler de chez eux, communiquer par Internet ou par téléphone. Pour diverses raisons – séparation, monoparentalité -, les adultes vivent seuls. Dans un tel contexte, même avec l’aide des sites de rencontre, l’interaction entre les gens est réduite, et la politesse, qui n’est plus essentielle, se perd.»

 

Officiellement, cependant, elle s’impose comme une valeur universelle et n’est plus l’apanage de la noblesse à partir du XVIe siècle. À cette époque, l’humaniste hollandais Érasme, dans son traité La civilité puérile (De civilitate morum puerilium, paru en 1530), invente le concept de «civilité». L’ouvrage a pour objectif d’inculquer aux jeunes les grands principes du savoir-vivre afin de faciliter leur intégration à la société. Il faut croire que le besoin était profond: on a multiplié les tirages du livre comme de ses traductions.

On y trouve de jolis principes de courtoisie comme d’hygiène, un rien datés toutefois. Par exemple, que «Le paysan se mouche dans sa casquette ou dans sa vareuse, le charcutier dans le creux du coude» (cité dans La civilisation des moeurs, de Norbert Elias, Éditions Agora). Ou encore, édifiant: «Si, quand on se mouche avec deux doigts, quelque chose tombe à terre, il faut immédiatement l’étaler avec le pied» (voir l’encadré). Décidément, les bonnes manières se perdent!

 

L’étiquette actualisée

En 2013, un traité de savoir-vivre en est aussi un d’efficacité. À première vue, l’étiquette comprend moins de courbettes et de révérences que de manifestations de respect et de tolérance. Productivité oblige, d’un point à l’autre, le chemin le plus court est la ligne droite. Et on aborde des thèmes adaptés à notre style de vie.

 

Ainsi, dans le livre de Louise Masson on trouve, outre les chapitres consacrés à l’art de la table, de la conversation ou du voyage, des considérations sur le divorce, le congédiement d’un employé et même sur le comportement à adopter avec un couple homosexuel qu’on héberge.

 

Il est écrit en effet dans Politesse, tu nous manques!: «Si des homosexuels devaient passer quelques jours chez vous, poussez la discrétion jusqu’à offrir à chacun sa propre chambre.» («J’aurais peut-être dû expliciter mon point de vue, précise Mme Masson. Ce n’est pas par homophobie que je prône les chambres séparées pour les conjoints de même sexe invités ailleurs. C’est parce que, au sein des familles, plusieurs catégories d’âges sont représentées. Devant un couple d’hommes, on court le risque que les tout jeunes enfants posent des questions gênantes. Et les grands-parents, peu familiarisés avec cette réalité, pourraient être heurtés.»)

 

En matière de politesse, Sophie Fontanel défriche quant à elle des champs inexplorés. Ainsi, ses lecteurs, femmes et hommes, sauront désormais comment pratiquer ou accueillir une fellation ou un cunnilingus… avec civilité. Pour l’homme: «On prévient qu’on va jouir incessamment en montrant une disposition à arrêter là la fellation.»(…) Pour la femme: «On peut mordiller, mais il faut qu’il soit clair, avant, que c’est « fait exprès », et non pas dû à un manque d’égards.»

 

Réaction de Louise Masson: «Je ne suis pas sûre que l’idée me viendrait de consulter un traité de savoir-vivre pour m’initier à l’art de la fellation… Mais c’est pour parvenir à la chambre, cependant, qu’on a avantage à connaître l’étiquette.»

 

«De nos jours, on arrive très vite à l’intime, souligne Mme Fontanel. On peut avoir des relations sexuelles avec des partenaires qu’on connaît à peine. S’il est un domaine où on peut encore se conduire de façon horrible, c’est bien celui du sexe! On a toutes vécu une histoire avec quelqu’un qui nous a promis la lune, après une nuit torride, et qui ne nous a jamais rappellées. C’est odieux. Alors, pourquoi ne pas donner des repères?»

 

Où s’arrête la politesse, où commence le jugement moral? Les intentions, les principes qui les régissent – respect de soi et de l’autre, considération, intégration, communication – sont les mêmes. Tout le monde est pour la vertu. Mais l’application varie selon la personne et son système de valeurs. Parallèlement, l’expression «bien élevé» n’a pas le même sens selon qu’on fréquente un club de bridge ou certains bars à la mode!

 

Le savoir-vivre fluctue selon les lieux et les époques (voir les encadrés). Comme il codifie des attitudes plutôt que des actes, il est relatif. Il est aussi le reflet fidèle des valeurs politiques et sociales d’une société.

Le langage gestuel dans le monde

Nos gestes ne traversent pas tous les frontières. Certains, anodins chez nous, sont perçus ailleurs comme impolis, voire hostiles. Voici quelques différences notables, répertoriées dans Le guide mondial des bonnes manières, de Roger E. Axtell (Transmonde). Croiser les bras, en Finlande, est considéré comme un geste de fierté ou d’arrogance. Aux îles Fidji, c’est un manque de respect. Le pouce en l’air se traduit généralement par «bravo» ou «OK», sauf en Australie où c’est un geste grossier. Serrer le pouce sous l’index est un geste méprisant et obscène dans la plupart des pays méditerranéens. Au Venezuela ou au Brésil, par contre, il symbolise la chance. Pointer du doigt reste impoli dans beaucoup de pays, notamment au Moyen-Orient et en Asie. Dans certaines contrées comme l’Indonésie, on préfère utiliser le pouce.

Le retour du balancier

Paradoxalement, à l’époque du «casse-toi, le vieux!», du «Pas dans ma cour!», bref du chacun pour soi, on constate un nouvel intérêt pour tout ce qui rime avec bienséance, protocole, étiquette, savoir-vivre, politesse et décorum. Plusieurs journaux et magazines de langue anglaise y consacrent des rubriques. On en parle à la télé. Les ouvrages sur le sujet prolifèrent en librairie. Dans des écoles, on exige des élèves qu’ils reviennent au vouvoiement avec leurs professeurs.

 

Sophie Fontanel considère qu’elle représente elle-même un bon exemple d’un certain retour aux règles de savoir-vivre. «Je suis une fille rock and roll et bien éduquée! Dans les années 1990, je rejetais toutes les notions de bonnes manières qu’on m’avait inculquées jeune. Mais, à force de côtoyer des gens bien élevés, dans ma vie professionnelle en particulier, j’ai réalisé à quel point cela pouvait être agréable. Et essentiel. Maintenant, je peux dire que si j’ai réussi professionnellement, c’est justement grâce à mes bonnes manières!»

 

La vie professionnelle… Voilà bien un terrain où l’usage – ou l’absence – de bonnes manières peut faire toute une différence. Pour plaire aux collègues comme aux employeurs, composer avec les aléas d’une vie de bureau, le savoir-faire n’est rien sans le savoir-dire et le savoir-vivre. Malgré tout le potentiel du monde, si on accueille le big boss de passage dans nos bureaux en le tutoyant et lui assénant à l’occasion une claque dans le dos («T’as ben raison, mon Richard!»), nos chances de monter en grade sont minces…  

 

«Manifester du respect à ses employés subalternes, poursuit Mme Fontanel, savoir les écouter, ne pas faire de zèle avec ses patrons, tout cela s’apprend. Dès qu’on a un embryon de responsabilité, le savoir-vivre devient capital. C’est comme conduire avec ou sans permis.»

 

Organiser des réunions, démissionner, congédier, accueillir une recrue, optimiser ses rendez-vous, fumer, boire, tout cela s’apprend et se maîtrise. Et notre image professionnelle est d’autant plus importante que, désormais, elle s’exporte. Les frontières économiques se sont aplanies, nous sommes appelés à être en représentation partout dans le monde. «L’image des Québécois est encore très mauvaise à l’extérieur, dit Louise Masson. Nous sommes perçus comme rustres, familiers. Nous connaissons mal les us et coutumes des pays que nous visitons.»

 

C’est aussi à travers la vie professionnelle que se sont introduites les plus récentes manifestations de «barbarie». Elles sont toutes dues à l’électronique. En situation d’urgence, un téléphone portable est une bénédiction. Au restaurant, s’il trône au milieu de la table, c’est une grossièreté et au cinéma, sonnant les premières mesures de L’hymne à la joie en plein silence, c’est une véritable calamité.

 

Et que dire d’Internet? Des bombardements de pubs par courriel? Ou de nos bons amis qui nous envoient deux fois par jour des blagues insipides pour nous dérider? Un fléau. La Netiquette en est encore à ses balbutiements. Tout est à faire.

 

Tolérance ou indifférence

Le renaissance de la politesse est peut-être le reflet d’un double mouvement. D’une part, l’individualisme et le culte du battant semblent encore des valeurs motrices de nos sociétés. «Ici, dans tous les domaines, la qualité maîtresse est d’être tough, déplore Louise Masson. On choisit un avocat parce qu’il est tough. Comme si le fait d’être fonceur excluait la politesse!» D’autre part, on n’a jamais fait autant de campagnes de sensibilisation, prôné le respect de soi, des autres et vilipendé les comportements racistes et sectaires.

 

Selon Bernard Arcand, ce n’est pas un hasard. «Les gens sont de plus en plus gentils. Ou plutôt, de plus en plus tolérants. Comme nous valorisons les droits de la personne, reconnaître les droits des autres est implicite. Si je veux fonder une secte folle et qu’on m’en donne le droit, je reconnais par le fait même la liberté d’action de mon voisin. C’est ce qui explique que l’on parle tant de respect de l’autre à notre époque. Autrement dit, on est porté à la tolérance par indifférence. Notre voisin, quoi qu’il fasse, ne nous atteint plus. Autrefois, un comportement hors norme suscitait plutôt des calomnies! Or, les commérages, les médisances, ce sont des réactions au non-respect des convenances, à ce qui est « poli » dans une cité.» La tolérance, le respect de l’autre, instaurées pour de mauvaises raisons? Peut-être… Mais il reste que, dans ce monde qui rapetisse, au milieu de ces populations qui grandissent, les notions de savoir-vivre s’imposent avec de plus en plus d’urgence. Redéfinies, peut-être, repensées à fond. Mais à l’avant-plan. Ceci étant dit, portez-vous bien. Et merci de m’avoir lue…

 

Quand on crache en l’air…

L’hygiène est un concept relatif. Voici à cet égard une illustration édifiante des normes de politesse face au crachat au cours des siècles. Sources: La civilisation des moeurs, Norbert Elias et (pour la dernière citation uniquement) Politesse, tu nous manques!, Louise Masson

  • Moyen Âge: Ne crache pas par-dessus la table ni sous la table. Ne crache pas dans la cuvette quand tu te laves les mains.
  • 1530: Crache en te détournant pour ne souiller ni n’asperger personne.
  • 1714: Le cracher fréquent est désagréable; (…) on ne crache ni sur les personnes ni sur les habits de qui que ce soit.
  • 1729: On ne doit pas s’abstenir de cracher. C’est une chose très indécente d’avaler ce qu’on doit cracher.
  • 1859: L’habitude de cracher est en toutes circonstances dégoûtante.
  • 1910: Un autre meuble ne fait plus partie du mobilier moderne. D’aucuns regretteront sa disparition: nous voulons parler du crachoir.
  • 2013: On ne crache pas par terre, même dehors sur le trottoir en public. On se sert du mouchoir, un attribut de moins en moins courant.

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